ordination épiscopale de Mrg François Bustillo, évêque d’Ajaccio.

Homélie de Mgr Jean-Marc Aveline :

« Sur ces mots, Jésus dit à Pierre : “suis-moi” ! »
Avant de faire à Pierre cette demande décisive, Jésus avait préparé sur le rivage un petit feu de braises, désigné dans l’Évangile de Jean par le même mot (anthrakia) que celui devant lequel Pierre se chauffait, perdu et déçu, au moment de son reniement. Mais maintenant, ce petit feu de braises a pris une signification inversée : symbole de complicité dans la traitrise, il devient le point de départ d’une nouvelle confiance. Nous le savons tous : c’est le chemin de notre conversion. « Miserando atque eligendo », selon la forte devise du Pape François. Et Pierre, enfin libéré de son triple reniement par la triple question d’amour de Jésus, va pouvoir, maintenant qu’il se sait aimé malgré sa faiblesse, maintenant qu’il se sait choisi en dépit de son péché, Pierre va pouvoir humblement mettre ses pas dans ceux de son Maître et Jésus va pouvoir, sur l’humanité pardonnée de Pierre, bâtir son Église. « Pais mes brebis », lui a demandé le Seigneur ! Et saint Augustin commente : « Si tu m’aimes, ne pense pas que c’est toi le pasteur ; mais pais mes brebis comme les miennes, non comme les tiennes ; cherche en elles ma gloire, non la tienne, mon bien, non le tien, mon profit et non le tien ! »
Déjà, dans le livre d’Ézéchiel, nous avons entendu que Dieu, après avoir exprimé sa colère contre ceux qui prétendent être des pasteurs en Israël et qui ne s’occupent que d’eux-mêmes et de leurs propres intérêts, délaissant les brebis qui leur ont été confiées, Dieu donc, décide de leur reprendre leurs brebis et de s’en occuper lui-même, avec autant de tendresse que de vigilance : « Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis et je veillerai sur elles. […] J’irai les délivrer de tous les endroits où elles ont été dispersées. […] Je les ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans les vallées, dans les endroits les meilleurs. »
Ton nouveau ministère d’évêque, cher François, procède tout entier de cet amour de Dieu pour son peuple. Il l’aime le premier et jalousement. S’il te le confie, c’est qu’il compte sur toi, malgré tes faiblesses et ton péché, pour aimer son peuple autant qu’il l’aime. Saint Athanase disait que « l’évêque, avant d’être ordonné, peut vivre pour lui-même, mais qu’à partir de son ordination, il est obligé de vivre pour ses brebis, du salut desquelles il doit certainement rendre compte. » Voilà pourquoi il nous faut bien réfléchir avant de dire « oui » ! Et puisque tu as déjà dit « oui » et que tu le rediras liturgiquement tout à l’heure, devant ce peuple de Corse qui t’est confié aujourd’hui, laisse Dieu lui-même, par sa grâce, élargir ton cœur d’évêque aux dimensions de son amour. Nous savons tous d’expérience qu’il faut du temps pour apprendre à compter moins sur nos propres forces que sur le Seigneur ! L’acte de suivre Jésus et l’acte d’accepter d’être dépossédé de notre prétendue maîtrise sont les deux faces d’un même engagement. Ta vie, cher François, nul ne te la prendra puisque tu l’as déjà donnée. Mais faire le choix de laisser vraiment Dieu faire ce qu’il veut de ce qu’on lui a donné est un combat de chaque jour et un témoignage dont la force est susceptible d’édifier le peuple chrétien et de rejoindre la soif spirituelle de l’humanité.
Permets-moi de te donner fraternellement deux conseils pour cela : d’abord, accorde plus d’importance au tabernacle qu’à ton bureau et laisse le soleil de la Présence buriner lentement ton âme de pasteur ! Mon prédécesseur, Mgr Pontier, m’avait lui-même formulé ainsi ce précieux conseil : « chaque fois que l’on augmente le poids de ta charge, toi, allonge le temps de ta prière » ! Ensuite, c’est mon deuxième conseil : sois un évêque de terrain, et même un évêque « tout terrain ». Pas besoin de t’acheter un coûteux 4/4 pour cela. Il te suffit d’accompagner humblement et sans relâche le pèlerinage de Dieu vers chacune de ses brebis, pour parler comme Benoît XVI. C’est là ton autre tabernacle. « La brebis perdue, je la chercherai, dit Dieu ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. »
Ainsi étiré entre le tabernacle et le peuple, saisi d’effroi devant Dieu et de compassion au chevet de ses enfants, ton cœur s’élargira peu à peu aux dimensions du mystère que saint Paul essayait d’exprimer dans sa lettre aux Éphésiens. « Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » Tel est le projet éternel de Dieu qui s’est réalisé dans le Christ Jésus notre Seigneur. La mission de l’Église, c’est de coopérer à ce projet qui est l’œuvre du salut. Non pas d’être une religion qui réussit selon les critères mondains de la croissance et de l’efficacité, mais plutôt de coopérer avec l’Esprit Saint pour être au service de la relation d’amour de Dieu pour le monde. C’est parce que Dieu aime le monde que l’Église est missionnaire et non pour se glorifier elle-même. Et c’est aussi parce que le monde rejette souvent cet amour de Dieu que l’Église est semée dans le sang des martyrs, comme disait Tertullien.
Voilà pourquoi, cher François, toi qui vas devenir, par la grâce de Dieu, l’un des successeurs des Apôtres, tu reçois la charge de veiller par-dessus tout à ce que l’Évangile soit annoncé. Tout à l’heure, quand tu auras déclaré que tu acceptes la charge épiscopale au service du peuple de Dieu et que tu t’engages à la remplir jusqu’à la mort, avec la grâce de l’Esprit Saint, je te demanderai : « voulez-vous annoncer l’Évangile du Christ, avec fidélité et sans relâche ? » Et dans ton « oui », c’est toute ta vie qui sera désormais consacrée, en communion avec le successeur de Pierre et tout le collège épiscopal, au service de cette annonce.
Tu le sais bien : annoncer l’Évangile, ce n’est pas répéter des slogans. Éloi Leclerc, franciscain comme toi, l’avait exprimé en quelques lignes lumineuses : « Évangéliser un homme, c’est lui dire : toi aussi, tu es aimé dans le Seigneur Jésus. Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé, quelque chose de plus grand et de plus noble que ce qu’il pensait, et qu’il s’éveille ainsi à une nouvelle conscience de soi. C’est cela, annoncer la Bonne Nouvelle. Tu ne peux le faire qu’en lui offrant ton amitié. Une amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance et d’estime profondes. » Cher François, j’ai encore un petit conseil : commence par accueillir le peuple de Corse qui t’offre son amitié ! Prends le temps de l’accepter de tout ton cœur. Un peu comme saint Jean-Paul II commençait par embrasser, en signe de profond respect, la terre des pays où il arrivait. Et plus encore comme le Seigneur Jésus lui-même, se laissant laver les pieds à Béthanie avant de refaire ce geste pour ses Apôtres au soir du Jeudi Saint. Accepte donc l’amitié que t’offre ton peuple, ce peuple qui est à Dieu, ce peuple qu’il te confie et auquel il te confie. Écoute ce peuple te raconter les merveilles que la grâce de Dieu a déjà opérées sur cette terre bénie de la Corse !
D’autant plus que cette île, tu le découvriras par toi-même, a une âme toute franciscaine ! Ne dit-on pas ici que saint François lui-même, navigant en Méditerranée entre l’Espagne et l’Italie, aurait été contraint de faire escale à Bunifaziu ? Il serait allé demander l’hospitalité au couvent de Saint-Julien, alors desservi par des religieux hospitaliers qui le prirent pour un vagabond et refusèrent de le recevoir. Le saint se retira alors dans une grotte voisine, et à l’aube, les moines furent tout étonnés de voir la grotte illuminée par une radieuse clarté. Tu découvriras également la suggestive superposition de la carte des implantations franciscaines avec celle des confréries, si importantes encore aujourd’hui pour saisir le fond de l’âme corse.
Certes, tu n’es pas le premier franciscain à devenir évêque de Corse. Le premier le fut en 1312, et c’était aussi un 13 juin ! Ainsi, il semble avoir été préparé depuis longtemps, ce jour où un franciscain prénommé François serait nommé par le pape François comme évêque d’une Corse profondément marquée par saint François ! Permettez donc à l’archevêque métropolitain de vous dire : ne manquez pas ce rendez-vous ! Ça fait beaucoup de planètes alignées ! Toi, Église de Corse, plonge dans tes racines spirituelles pour fortifier ton ardeur missionnaire. N’aie pas peur de prendre ta part dans la mission de l’Église universelle. Tu es au cœur de la Méditerranée, cette mer qui conjugue tant de défis aujourd’hui : défi migratoire, défi écologique, défi de la disparité économique, de la pluralité religieuse, de la tension belliqueuse entre les peuples. Et tous ces défis te bousculent toi aussi. Alors, ne te replie pas sur toi-même. Sois fière de ta culture et de ton héritage, mais surtout, vis l’Évangile et mets-toi humblement au service de l’amour dont Dieu aime le monde.
Et toi François, devenu le pasteur de ce peuple, fais-lui le cadeau de l’amitié du Christ à travers l’amitié que tu porteras à chacune des personnes de ce peuple, spécialement aux prêtres et aux diacres, et aussi aux pauvres, aux exclus, aux isolés, aux malades, aux migrants et à tous ceux qui ont le plus besoin de sentir qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés en Jésus-Christ. Sois l’évêque de tous les Corses, les catholiques et les autres, précisément parce que l’Église est « catholique » par vocation, c’est-à-dire tendue vers la réalisation de la promesse faite jadis à Abraham, selon laquelle toutes les nations trouveront en lui leur bénédiction, lorsque Dieu aura tout récapitulé sous un seul chef, le Christ.
Sois sûr, cher François, que Dieu te donnera chaque jour la grâce dont tu auras besoin pour accomplir ta mission. Ton voisin du pays basque, le cardinal Etchegaray, racontait qu’il avait trouvé un jour, sur le bureau d’un vicaire de Bayonne, un petit billet où étaient recopiées ces quelques lignes : « Pense à ceux qui te sont confiés. Si tu ralentis, ils s’arrêtent ; si tu faiblis, ils flanchent ; si tu t’assieds, ils se couchent ; si tu critiques, ils démolissent. Mais, si tu marches devant, ils te dépasseront ; si tu donnes ta main, ils donneront leur peau ; et si tu pries, ils seront des saints ! » Prie, François, avec tout ton peuple ! Et conduis-le, humblement mais résolument, sur le chemin de la sainteté.
Amen !

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A propos ofmconvnarbonne

Nous sommes les frères franciscains conventuels de Narbonne. Franciscains renvoie à notre fondateur, Saint François d'Assise. Conventuels désigne les frères qui vivent dans des couvents. Nous sommes présents à Narbonne depuis le 13e siècle. Aujourd’hui, en fraternité, nous voulons vivre l’Évangile et le communiquer avec passion à nos contemporains.